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9 avril 2009 4 09 /04 /avril /2009 12:50

 


« Les pommes de terre cuites sont tellement plus faciles à digérer que les pommes en terre cuites! »
Alphonse Allais

 


 

 

            Je suis Solanum tuberosum, je suis la pomme de Pacha Mama,  la pomme de terre.

            Je suis née tutoyant les cieux à plus de 3800 mètres d'altitude, au bord du lac Titicaca et sur les flancs du Machu Picchu. J'étais l'acolyte du sanctuaire de la création : Viracocha, Dieu créateur Inca, fit jaillir le soleil, la lune et les étoiles du lac Titicaca. Je côtoyais le berceau de l'univers, j'étais béni des Dieux.

            J'étais sauvage, libre avec une foi inébranlable et une force de vivre hors du commun qui, le fatum l'ayant décrété, m'aideraient à accomplir ma destinée extraordinaire. Mais je n'usais de cette liberté que pour me dissiper et errer sans but. Ma jeunesse désinvolte et insouciante masquait ce potentiel encore insoupçonné. Vainement, j'axais mes efforts sur mes apparats extérieurs : mes fleurs s'émancipaient en une corolle de pétales, mes feuilles doraient sous ces photons bénéfiques, ma tige pliait au gré d'Eole, délaissant mes tubercules, trésors enfouis encore méconnus. J'étais hypocrite et superficielle : j'accordais plus d'importance au faste qu'à mes valeurs intrinsèques. Je me dédaignais jusqu'à ce qu'une main experte me guide vers le droit chemin.

            Tel un tarpan en furie dompté lors d'un rodéo, ma fougue se devait d'être canalisée par un tuteur, pour que je puisse révéler mes talents cachés. Ce fut le peuple Andins, il y a 8 000 ans, qui le premier crût en mes capacités. Ils commencèrent à me domestiquer, à m'apprivoiser... non sans efforts. A force de réflexion, tâtonnement, sélection des plants, ils réussirent à me cultiver dans des terrasses irriguées et fertilisées avec le guano (déjection d'oiseaux marins). En retour, ils obtinrent ma quintessence. Je leur livrais mes secrets les plus intimes, ceux enfouis sous terre depuis des générations, à l'abri des regards indiscrets : mes fameux tubercules.

            D'une amertume désagréable au départ, ils surent me raisonner et avec les faveurs de Pacha Mama (la terre mère) m'orienter vers un goût plus sucré, apprécié des andins. J'étais indestructible à leur côté, je me sentais soutenue, comprise et mon développement croissant grâce à leur soin, tel l'élève éduqué par le maître, m'incitait à penser que ma fabuleuse aventure émergeait ! J'étais l'alliée, le socle indéfectible de l'alimentation des Andins. En remerciement, ils me vénéraient et créèrent Axomama, déesse de la pomme de terre. On m'appelait la Papas ou Mama Jatha (mère de la croissance).

            Soutenue par les deux épaules humaine et divine, ma soif inextinguible de conquête ne se tarirait jamais. Je dus patienter jusqu'à l'invasion des conquistadors au XVIème siècle, pour m'épanouir sur l'ensemble des continents. Vers la fin du XVIIème siècle, j'étais omniprésente, j'avais acquis le don d'ubiquité.

            Ma prolifération mondiale apporta une quiétude alimentaire mais elle ne se fit pas sans heurt. En effet, mon manichéisme a marqué l'histoire de l'homme : j'ai bâti des empires et édifié des cités mais aux antipodes, j'ai engendré des famines et dévasté des contrées. En permettant une souveraineté alimentaire, j'ai contribué au développement de l'empire Incas, j'ai assis la société occidentale européenne au XVIIIème siècle, après tant de disettes et famines. Ainsi, les villes ont pu croître grâce à mes ravitaillements réguliers, et la révolution industrielle s'est ancrée sous mes tubercules. Mais dans ce monde binaire, les malheurs sont les complices ténébreux des bonheurs, et après la lumière de la satiété, j'ai perpétré mes désastres sous les affres sombres de la famine. Les irlandais m'accueillirent sur leurs terres, et m'acclimatèrent sous leur latitude. Mes cultures prospéraient, à tel point, que je représentais 80 % de l'alimentation irlandaise. Quand un jour de 1845, un drame intervint : une contagion de mildiou s'attaqua à mes plants, pour devenir en quelques temps, une épidémie ravageuse, assassine de plus d'un million d'irlandais. Le mildiou décima les récoltes, avec comme corollaire la faim, le désespoir et la mort. Acculés face à cette catastrophe, sous les flammes d'Hadès et le ventre creux, une vague de désespoir emporta deux millions d'irlandais vers le nouveau monde en quête de jours meilleurs. J'ai commis des crimes contre l'humanité, des génocides, et des pans entiers de l'humanité ont été supprimés. Mais sous la balance de la justice, mes bontés l'emportent. Elles dominent par leurs actes primordiaux et historiques face aux effrois que j'ai pu causer.                                       
            Les hommes me doivent beaucoup. Les Andins, les Incas, m'ont respectée, voire divinisée. Mais longtemps en occident, j'ai été mésestimée, salie voire haïe. Beaucoup me percevait comme la plante du diable, ou une plante vénéneuse (du fait de mon appartenance à la famille des solanacées, comprenant des plantes toxiques comme la belladone, la mandragore, etc). À mes débuts, l'aristocratie européenne ne me jugeait que comme plante ornementale, méprisant mes tubercules en ne les réservant qu'aux cochons et indigents.  Délestée par la bourgeoisie française, où j'apparaissais comme le fruit du diable, certains savants me décrivant comme vecteur de la lèpre, je fus néanmoins, très vite adoptée par le peuple et ainsi classée comme le plat du pauvre. Je dois mon essor sur le territoire français à M. Parmentier, qui contribua à mon extension dans la société française. Suite à son incarcération prussienne, où la pomme de terre relevait de l'unique met accordé aux prisonniers, il découvrit mes vertus. Il me popularisera par la suite grâce :

-        à sa victoire lors d'un concours dont le but louable était de pallier les disettes - endémiques à cette époque -, en me présentant dans son rapport,

-        à l'appui des autorités. Une anecdote croustillante existe à ce sujet : avec la complicité du royaume, et grâce à sa connaissance des hommes, il faisait garder un champ de pomme de terre le jour, le laissant libre la nuit. Les habitants proches, naïfs, croyant que cette parcelle gardée devait receler des plantes rares, s'empressèrent de dérober la nuit tombée les plants de pomme de terre. Grâce à la curiosité, la convoitise et la naïveté du peuple, M. Parmentier, par cet acte introduisit définitivement ce tubercule dans l'alimentation des français.

           L'alimentation humaine a assis mon règne mondial. L'ère industrielle s'est greffée à celle alimentaire et sous ces deux fronts, la planète me vénère. Après tant d'années de dédain, j'exulte sous les louanges des « bipèdes ». 

            Je suis le tubercule de Pacha Mama, je suis la pomme de terre.

 


De la lyophilisation au tourisme de masse :

           

            Faute de récolte abondante en période hivernale, les Andins créèrent les prémisses de la lyophilisation : le chuño. Cette méthode permettait de conserver les pommes de terre pendant 5 ans ! Le principe en était le suivant : les pommes de terre récoltées subissaient pendant un mois les nuits glacées de l'Altiplano, puis plongées un autre mois dans la rivière glacée. Elles étaient ensuite étalées au sol, et les Andins les foulaient en de délicats petits pas, comme un massage ashiatsu. Et le résultat était des plus étrange : la pomme de terre était d'aspect ovoïde, blanchâtre, comme un œuf de dinosaure; et lorsque deux d'entre elles s'entrechoquaient un son métallique en émanait. Sa déshydratation étant complète, elle pouvait être conservée durant un lustre. Pour un retour à la consommation, une simple immersion dans l'eau suffisait.

            Les sages andins, soucieux de préserver les intérêts de leur tribu, décidèrent de tirer profit du chuño et de ses caractéristiques extraordinaires, pour attirer le touriste, et quelques devises sonnantes et trébuchantes. Par la ressemblance troublante avec les œufs de dinosaure, ils optèrent pour la création d'un parc du jurassique et revendiquèrent leur terre comme l'origine des T-Rex & co. Ces pommes ovoïdes étaient réparties dans trois endroits :

-        éparpillées dans une grotte d'une manière à aiguiser et susciter la curiosité du touriste,

-        choyées dans une couveuse, débouchant sur la légende andine que le Machu Picchu serait le dernier sanctuaire des dinosaures. La sempiternelle quête du Loch Ness et du Yéti ayant été testée, approuvée et certifiée, les andins surfèrent sur cette vague pécuniaire,

-        rangées dans la boutique souvenirs, située à la sortie du village, qui n'hésitait pas à vendre ces « œufs » contre une valeur de pépites. La papas était devenue une véritable poule aux œufs d'or.

            Ces tubercules blanchâtres, jonchant le sol, de par leur ressemblance avec une plage de galets, inspirèrent une nouvelle source de revenu au peuple andins, toujours basée sur le tourisme. En ornant les rives du lac de chuño, ils créèrent une plage artificielle, où l'apport de quelques parasols et cahutes, attirerait immanquablement le touriste.  Et c'est un touriste amateur d'omelette de dinosaures, et spécialiste de la farniente qui permit une vie des plus agréable au peuple andins, il y a 8 000 ans.

 


De l'origine de la frite à la diplomatie :

 

            Une lutte picrocholine sévit depuis plusieurs décennies, comme celle qui entoure le Mont Saint Michel, sur l'origine de la frite; belges et français en revendiquant la paternité. La frite, étant le symbole national de la Belgique, ceux-ci défendront avec acharnement et virulence, de par les intérêts mis en jeu,  une création belge. Mais les français ne sont pas en reste, et maintiennent que la frite est née de leur génie, ayant été vendue après la révolution de 1789 sur les ponts de la Seine sous l'appellation « pomme du pont neuf ». Néanmoins, rendons les honneurs aux belges, car, vers 1680, il s'avérerait qu'ils avaient pour habitude de consommer frit des petits poissons pêchés dans la Meuse. Lorsque la pêche venait à manquer, un ersatz, taillé et calqué sur la forme du poisson (en bâtonnet), qui n'est autre que la pomme de terre, était frit à la place.

            Pourtant, d'un point de vue international, les américains surnomment leurs frites, les « french fries ». L'hégémonie américaine porterait à croire à leur omniscience et remettrait en question cette hypothèse. Mais il n'en est rien et il est regrettable que l'incident diplomatique franco-américain, lorsque Chichi le grand, en 2003, décida de s'opposer à la guerre en Irak, n'ait pas permis de rendre à César ce qui appartient à César. Les américains orgueilleux et rancuniers, jetèrent un froid glacial sur nos relations, en renommant les « french fries », « freedom fries », littéralement les frites de la liberté. C'était à l'époque où la « liberté immuable » américaine devait s'appliquer à tous et s'appuyer sur des modèles concrets et fédérateurs ; ainsi, il faut croire que la frite devait être l'objet d'une attention particulière dans leur plan de communication. Mais au lieu de mettre en exergue leur plan de liberté capitaliste, justifiant une intervention guerrière à travers cette dénomination, nos relations houleuses et distendues auraient dû inciter les américains à renommer leurs frites : « Belgian fries ».

 


Conseil AMAPien :

 

. Pour réussir une bonne frite :

            Vous avez dû entendre que pour réussir ses frites, la friture devait se faire en deux fois (généralement deux fois 5 minutes à 160°c). Mais pourquoi diable en deux fois alors qu'une seule friteuse est présente ? Est ce le temps de repos entre les deux phases qui serait indispensable à une frite réussie ?

            Que nenni, et la réponse incitera à la surconsommation. Car les frites sont faites en deux fois mais dans deux bains d'huile différents ! Et oui, pour réussir de bonnes frites, il faudra vous munir d'une deuxième friteuse !

Explication : durant la première phase de blanchiment, les frites vont perdre de leur amidon et de leur eau, qui va se mélanger à l'huile de friture. Et les replonger, dans ce marasme est une hérésie, car pour que la frite dore, elle se doit d'être dans une huile pure et non souillée. D'où l'intérêt de posséder deux friteuses. Leur vendeur devrait s'inspirer de ce fait pour en tirer un argument de vente imparable.

 

. Conservation :

              Il faut s'abstenir de consommer les tubercules lorsque ceux-ci présentent des parties vertes, car le spectre de l'intoxication n'est pas loin. C'est pour cette raison que les pommes de terre doivent toujours être conservées à l'obscurité.


Pour aller plus loin :

 

Livre :    La grande famine, de Cecil Woodham-Smith

            Cows, pigs, wars and witches, de Marvin Harris 1974

 

Émission : Envoyé spécial : Le goût perdu de la pomme de terre     

              http://envoye-special.france2.fr/index-fr.php?page=reportage-bonus&id_article=1004

 

« L'homme qui n'a rien à se glorifier sauf de ses illustres ancêtres est semblable à la pomme de terre : la seule qualité qu'il possède, se trouve sous terre. »

                                                                                                          Thomas Overbury 

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